Patrimoine

L’hiver terrible de 1709 en Aveyron

Dans un article intitulé « les hivers rigoureux » publié dans le journal local le « Messager de Millau » en date du 27 décembre 1879, il est fait mention de cette phrase surprenante : « Une curieuse remarque a été faite, c’est que les années terminées par le chiffre 9, étaient généralement plus froides. »

Partant de ce principe, que devons-nous penser de cette année qui commence ? Le « Messager de Millau » voulant étayer ce constat livre en quelques lignes les faits les plus remarquables de grand froid, voilà ce qu’on peut y lire : « En partant de notre ère, voici les hivers les plus rigoureux, ayant ce chiffre en queue.

En l’an 299, la mer Noire gela entièrement. En 359, la mer Noire et le Bosphore gelèrent entièrement et purent être traversés par des troupes.En 559, le Danube fut entièrement gelé. En 829, le Nil en Egypte fut gelé. En 1409, tous les fleuves gelèrent en Italie.

En 1409-1410, il y eut un grand hiver ; presque tous les ponts de Paris furent emportés par les glaces. Le greffier du parlement déclare ne pouvoir enregistrer les arrêts, l’encre gelant au bout de sa plume, malgré le grand feu qu’il entretenait dans sa chambre (les calorifères alors n’étaient pas inventés). La mer gelée entre le Danemark et la Norvège permettait d’être traversée.

En 1599, il y eut un si rude hiver, que presque tous les arbres fruitiers périrent en France. C’est en 1709 que fut le plus terrible hiver de l’époque contemporaine. » (Messager de Millau, 27 décembre 1879)

Un des hivers les plus froids. (DR)

L’histoire de France illustrée de Larousse publiée en 1916 indique en note page 90 du tome II « l’hiver de 1709 fut un des plus terribles dont l’histoire fasse mention. Le froid dépassa  –23° à Paris. » Les difficultés économiques de la France avaient déjà commencé dès 1672, mais elles culminèrent en 1709. Si la région de Paris a été éprouvée, il en a été de même pour toutes les régions de France, et particulièrement la nôtre. Curieusement, l’hiver de 1708 fut très doux puisqu’on relevait à Paris en plein décembre 10°C ! Qui aurait alors pu penser que les mois qui allaient suivre plongeraient la France dans l’horreur ! La première vague de froid eut lieu dans la nuit du 6 janvier 1709.

Par bonheur, la neige l’accompagnant, les cultures et autres récoltes furent épargnées par le gel. En 24 heures cette vague de froid s’étendit sur toute la France on releva ainsi -25°C à Paris, -17°C à  Montpellier ou encore -20,5°C à Bordeaux ! La Seine gela progressivement et on raconte que la mer elle-même commençait à geler sur plusieurs kilomètres de largeur !

Ainsi les archives nationales indiquent : « L’an 1709 l’ hiver fut long et le froid si pénétrant que de temps immémorial on n’ en avoit point vu de pareil. Il commença du dimanche 6 jour de janvier fête de l’Epifanie par un vent si fort et si froid qu’à peine pouvait-on demeurer dehors, ce dura ainsi le premier jour, après quoy le froid continua pendant dix-sept jours, si violent qu’un grand nombre de personnes en furent incommodées, les uns ayans une partie de pieds gelés, d’ autres les doigts des mains, et beaucoup ayans senti tant de froid qu’ils en furent longtemps malades, perdu presque tout sentiment, particulièrement les marchands qui étaient obligés d’aller par les chemins, ou l’on trouva en beaucoup d’endroits des personnes mortes du froid ». 

A Millau 

Descuret, secrétaire consulaire de Millau inscrit sur le livre des Mercuriales : « « Sera mémoire à la postérité, que le 6 janvier 1709, il auroit commencé à faire un si grand froid par le vent de bise qu’il auroit duré jusqu’à la fin de février, et auroit tué tous les arbres, noyers, amandiers et autres arbres fruitiers de tout le païs, ce qui est une perte irréparable, et les blés ont presque partout péri, ce qui a causé dans tout le royaume une grande cherté de fruits et une grande disette. » » (Extrait de Millau à travers les siècles, par Jules Artières, 1943).

Jacques Frayssenge dans « Millau, une ville du Rouergue sous l’ancien régime » nous informe que « le froid ravage les semences, les vignes et les arbres fruitiers. Durant le grand hiver, brassiers et journaliers meurent de faim. Personne ne peut les faire travailler étant donné la rigueur du temps. A l’Hopital Mage, on leur distribue durant six semaines une cuillerée de soupe aux fèves et un morceau de pain » (A.C. Millau, délibérations consulaires, 16 mars 1709) .

En 1708, le setier de froment (unité de mesure des grains = 126 livres (poids de marc à Millau) coté 5 livres 8 sols, saute à 11 livres l’année suivante, puis à 12 livres l’année d’après. Brassiers et journaliers auraient péri de famine à l’hôpital mage ne leur avait distribué pendant six semaines de février à mars 1709, une cuillerée de soupe aux fèves et un morceau de pain à chacun. Pour remédier à la pénurie des subsistances, les consuls de Millau feront acheter 200 setiers de grains dans les autres provinces du Royaume (Gascogne, Bourgogne).

Le secours du potage à Paris pendant la famine de 1709 d’André le Roux, Musée Carnavalet (DR)

Récit du curé Inquimbert de Tiergues

« Dieu soit loué. La postérité demeurera informée qu’en l’année 1709, le sixième jour du mois de janvier, environ les 7 heures du matin, le temps, qui était le jour précédent fort doux, devint à un si haut degré de froideur que le reste du même mois, et le mois de février suivant fit un si grand froid, que me trouvant dans l’abbaye de Quinsy en Champagne diocèse de Langres, on y voyait des arbres d’une grosseur démesurée, qui se fendait si extraordinairement, qu’on pouvait passer le bras entièrement dans les fentes, qui perçoit de jour en jour à travers les arbres… Et par tout le royaume les fruitiers périrent et surtout les noyers quand je fus de retour dans le Rouergue, je fus fort surpris de voir la perte totale de noyers, et surtout quand j’arrivai à Tiergues d’où j’étais absent depuis onze ans, j’y arrivai au commencement du mois de mai 1711 et je vis le triste débris des noyers sans espérance d’y pouvoir y faire une goutte d’huile, dans le temps que j’avais vu qu’on y en aurait pu faire jusques cent quintaux d’huile, mais ordinairement cette petite paroisse recueillait l’une année portant l’autre quarante-cinq quintaux d’huile. On ne pourra pas croire l’avenir qu’à Tiergues il y eut de si forts noyers qu’il y avait, j’ai pourtant vu refuser un quintal d’huile d’un seul pied de noyer, on peut juger de la combien de fruits portaient ces grands noyers. Ecrit à Tiergues, le 1er décembre 1714 par Inquimbert, curé de Tiergues. » (Archives départementales de l’Aveyron 2E 216 GG 10, commune de Saint-Affrique, paroisse de Tiergues).

A Villefranche-de-Rouergue 

Etienne Cabrol quant à lui ajoute : « Lors de cette première grande gelée, le froid estoit si véhément, qu’on trouva des hommes morts sur les chemins par la rigueur de la saison… On allait pour lors à la chasse, sans poudre, ni fuzil, parce qu’on prennoit les lièvres, les lapins, les perdrix et les autres oiseaux de plusieurs espèces sans peine à la main ; beaucoup de gibier périt dans cette occasion surtout les perdrix, particulièrement les rouges, dont la campagne fut dépeuplée, et on les vendoit très bon marché, 3 ou 4 sous la paire ; mais elles ne valoient rien à manger, n’ayant point aucun goust, ce qui fit que l’année suivante la chasse de la perdrix rouge fut rigoureusement deffendue par ordre exprez du roy. » (Annales de Villefranche.  (T.II, p.583-588).

Les sangliers, les Loups ne purent se garantir du froid. Il en mourut beaucoup. Les puits gelèrent presque partout, et on ne pouvait en tirer de l’eau qu’après avoir cassé la glace avec beaucoup de peine. Etienne Cabrol ajoute : « Il est vray qu’un dégel très favorable arriva ensuite par un vent du midy, qui commença de souffler lentement le 22 janvier sur les quatre heures du soir, et dura deux jours suivans avec un beau soleil, et une douce pluye après, qui firent que le dégel ne causa presque point de dommage, quoique la glace fut extraordinairement espaisse, soit par le débordement des rivières ou autrement. Mais la deuxième semaine de carème, le lundi, revint encore le froid qui se fit bien ressentir pendant dix ou douze jours, et gêla presqu’aussy fort que devant, et le reste de carême, il fit encore beaucoup de froid entremeslé de dégel, ce qui causa la démolition de plusieurs bastimens, et des maisons entières croulèrent jusques aux fondemens… » (Annales de Villefranche.  (T.II, p.583-588).

A Compeyre, Aguessac, Paulhe

Lorsque le dégel eut lieu en avril, le constat fut épouvantable, toutes les récoltes étaient pourries. Tous les noyers, moitié des amandiers et cerisiers du pays sont morts.

« La grande froideur de l’hiver dernier a causé une perte si considérable dans l’étendue du présent mandement que presque tous les blés d’hiver ont péri tant dans le vallon que sur le causse… Les vignes sont entièrement perdues, à l’exclusion de quelques plantées de trois ou quatre années ; les noyers et les amandiers entièrement morts sans espoir d’avoir ni amandes ni noix de longues années, et il y a peu d’espoir pour la vie d’un homme de les voir grands et en estât de porter du fruit, et les vignes ne sauraient produire de quatre ou cinq ans quand elles ne seraient pas tout à fait mortes. Le tout quoy fait le revenu dans ce pays d’où l’on peut espérer quelques secours, tout particulièrement pour payer les tailles que autres charges. Ainsi il est du tout impossible qu’il puisse faire le recouvrement desd. tailles de tout ni de partie, le public étant de la dernière misère.  Enfin la rigueur du froid de cette ditte année 1709 fut si excessive et si générale que presque tous les arbres fruitiers, hormis des jeunes, périrent, surtout les noyers et les oliviers, ce qui fut cause que l’huile devint extrêmement chère, surtout celle de noix que l’on vendit en la présente ville de Millau  jusques à 30 livres le sestier et plus : ceux qui en avoient fait bonne provision, tirèrent de grands profits de cette réserve de noix, qui estoit d’un secours considérable dans les familles, et surtout une ressource pour les pauvres indigens, et les païsans de la campagne, accoutumez à manger leur soupe, maigre à l’huile ; depuis ils s’avisèrent d’en faire, quoique peu, avec de la graine de raves, ou de lin, ou de chanvre, ou de millet, etc. » 

Après le grand « hyver » la famine. (DR)

Le 23 avril, par arrêté royal, Louis XIV autorisa à ressemer chaque parcelle de terrain. Albert Carrière nous fait part de cette note relative à notre canton : « Il est nécessaire de faire procéder à une estimation… »Ordonnance de l’intendant du 25 avril 1709 relative à la circulation des grains : « Conformément à nos précédentes ordonnances, défendons à tous les habitants de Millau et autres, de quelque qualité et condition qu’ils soient, de vendre ni transporter, sans notre permission expresse ou celle du sr Bauce notre subdélégué à Millau, aucuns grains froment, seigle, mixture, palmoule et avoine hors de la généralité de Montauban, à peine de 500 1. d’amende, de confiscation desd. grains, mules, chevaux et autres voitures qui le transporteront. Défendons à tous bateliers, pontonniers et passagers sur les rivières de bateaux, à passer de jour ou de nuit, aucun desd. grains et voitures qui les transporteront à peine de punition corporelle, etc. » Procès Verbal de la vérification des dommages, lieu par lieu, le tout avons trouvé qu’il est de perte en général sur tout le mandement : 995 pipes de vin, 2 060 setiers froment, 527 quintaux d’huile, 1 950 set. amandes. » (22 mai 1709). » (Monographie de Compeyre, Aguessac et Paulhe, par Albert Carrière, 1932).

Cette même ordonnance enjoint aux communautés frontières de Peyreleau, Veyreau, Saint André de Vézines, la Roque Sainte Marguerite de veiller et empêcher chacun au droit qu’il ne passe aucun grain dans lesdites communautés. Les villes et communes taxèrent les bourgeois et les  » riches  » mensuellement pour pouvoir parer au plus pressé : la faim et le manque de nourriture. Tout le clergé en appela à la charité et à l’aumône. Hélas la famine se faisant ressentir, des émeutes et pillages commencèrent à avoir lieu dans tout le pays et les troupes furent envoyées dans toute la France pour empêcher les vols dans les boulangeries.

Les paysans étaient contraints de se nourrir, pour les plus chanceux , de pains faits de farines d’ orge et d’une sorte de soupe populaire faite de pois, de pains coupés en morceaux et de graisse …pour les autres, ce n’était que racines et fougères. « Les suites de ce grand froid furent encore plus funestes que le froid même, car au dégel, quoiqu’il arrivait fort doucement, presque tout le monde se trouva attaqué d’un rhume qui commençoit par un debord dans la tête avec de grandes douleurs, et ensuite tomboit sur la poitrine souvent avec une douleur de côté, et cette maladie fut générale. » A la suite de l’hiver rigoureux de 1709, une famine terrible sévit dans tout notre pays. Comme les premières semences avaient péri, le blé devint bientôt extrêmement rare (Cabrol, II. p.587).

Albert Carrière indique dans ses notes sur Peyreleau et sa région : « Un dixième de production par rapport aux années précédentes ». Les arbres fruitiers étaient presque entièrement détruits et les châtaigniers notamment n’avaient pu résister à la rigueur du froid (Cabrol II, p.586) ; or les châtaignes tenaient alors chez nous une place considérable dans l’alimentation des gens du peuple qui n’avaient point encore appris à cultiver la pomme de terre (Lempereur, Etude sur l’introduction de la pomme de terre en Rouergue). D’autre part le froid s’étant fait sentir d’une manière à peu près uniforme un peu partout, la disette était générale et les vivres ne pouvaient donc venir d’ailleurs. Du reste ils se vendaient très cher à cause de leur rareté et les personnes aisées pouvaient seules s’en procurer. Les autres se trouvaient condamnées à se nourrir tout à fait misérablement et souvent à mendier.

Soucieux de retrouver le calme et de chasser le spectre de la disette, Louis XIV fit fondre sa vaisselle d’or et invita tous les courtisans à en faire autant. Les dons n’affluant pas, il eut la brillante idée de se faire communiquer les noms des donateurs ce qui eu pour effet de mobiliser toute la noblesse. Mais le monarque ne s’arrêta pas là, puisqu’il alla même jusqu’ à favoriser la piraterie. De ce fait, plusieurs dizaines de navires céréaliers accostèrent en rade de Marseille et de Toulon ce qui arrêta en partie la propagation de la famine.

Mais l’été revenu, tous les vagabonds, paysans et autres gens sous-alimentés et affaiblis qui étaient partis sur les chemins de France pour tenter de trouver de quoi se nourrir et travailler contribuèrent à la prolifération des maladies créant ainsi de grandes épidémies de dysenteries, de fièvres typhoïdes ou encore de scorbut. La France subira ainsi une crise démographique sans pareil puisque l’on constate qu’entre le premier janvier 1709 et le premier janvier 1711, la population diminua de 810.000 habitants sur une population globale de 22 millions de Français ! A Millau, 92 décès sont constatés en 1710 (J. Frayssenge, Millau, une ville du Rouergue sous l’ancien régime,1990). Il faudra attendre jusqu’en 1713, et voir la fin de la guerre de Succession d’Espagne pour permettre à la France de retrouver une certaine prospérité.

Marc Parguel

Article original publié sur Millavois.com

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